Une ferme bio géante dans les Prairies qui pourrait révolutionner votre panier d’épicerie (source : https://ici.radio-canada.ca)

de | 9 décembre 2019

Partagez cet article

Soutenue par une demande grandissante, l’agriculture bio gagne du terrain au Canada, mais doit composer avec une foule de contraintes.

De nouvelles méthodes agricoles pourraient réduire l’empreinte environnementale de l’industrie. PHOTO : AUSTIN VENAAS – https://ici.radio-canada.ca

[ La semaine verte] Les frères Travis et Garret Heide cultivent des récoltes biologiques sur 19 000 hectares dans le sud-est de la Saskatchewan. Leur ferme défait les idées reçues sur la culture bio, mais les difficultés à surmonter sont énormes.

Travis Heide est l’un des plus importants producteurs de grains en Saskatchewan.

Il cultive, avec son frère Garret, des céréales, des légumineuses et des oléagineux sur de vastes étendues de terres, près du village de Waldron.

Leurs récoltes sont biologiques, cultivées sans aucun produit chimique.

Travis Heide dans un champ, au printemps 2019. PHOTO : RADIO-CANADA / RON BOILEAU

Lors de notre première visite, au printemps 2019, Travis Heide semait du blé dans son champ. Son engrais, disait-il, c’est la luzerne semée l’année précédente.

” La luzerne développe un système racinaire incroyable qui fixe l’azote. C’est comme si on avait des camions d’engrais partout dans nos champs. ”

– Travis Heide

Cette approche est nouvelle pour Travis Heide, qui a grandi sur une ferme traditionnelle près du village de Moosomin.

Comme bon nombre de jeunes adultes, Travis Heide quitte la ferme familiale pour se trouver du travail en ville, à Calgary. Toutefois, en 2014, il décide de revenir en Saskatchewan.

L’agriculture bio plus rentable

Comme la ferme de ses parents a été vendue, il se cherche des terres. Cependant, les prix, déplore-t-il, étaient exorbitants.

” Les coûts de l’agriculture avaient doublé, même triplé en seulement sept ou huit ans. Avant, il fallait prévoir 100 $ l’acre pour l’achat des intrants et, tout à coup, nous étions rendus à 350 $ “, explique-t-il.

Il décide alors, avec son frère Garret, de s’associer à un propriétaire qui leur prête ses terres en échange d’une part des profits tirés de leur exploitation.

Travis et Garret Heide sur leur ferme. PHOTO : RADIO-CANADA / RON BOILEAU

Comme il s’agissait surtout de pâturages, la culture biologique s’y prêtait bien puisque les terres n’avaient jamais reçu de produits chimiques.

Travis et Garret font des cultures conventionnelles et réservent quelques champs à l’agriculture biologique. C’est alors qu’ils constatent que leurs cultures bios rapportent presque trois fois plus que les autres.

” Nos quelques champs en culture bio nous ont permis de payer toutes nos dépenses. On s’est dit : ‘‘L’an prochain, tous nos champs seront bios’’. L’agriculture biologique a la réputation de ne pas être viable à long terme, alors c’est devenu pour nous un défi à relever. ”

– Travis Heide, producteur de grains biologiques

L’année suivante, les frères Heide achètent leurs propres terres. Au terme d’un processus qui aura duré trois ans, tous leurs champs sont convertis aux cultures biologiques.

La plus grande ferme bio au Canada

La ferme grandit rapidement : de 1200 hectares de cultures biologiques en 2015, elle passe à plus de 19 000 hectares quatre ans plus tard. C’est la plus grande ferme céréalière biologique du pays.

Un champ bio de la ferme Heide. PHOTO : RADIO-CANADA / RON BOILEAU

Les Heide cultivent presque toujours une céréale et une légumineuse dans un même champ.

La culture intercalaire est l’une des stratégies principales pour remplacer les engrais chimiques, comme l’explique Travis Heide : Pois, lentilles, soja, pois chiches, ce sont toutes des plantes qui fixent leur propre azote. Cet azote s’infiltre dans le sol, dans lequel on sème aussi du blé ou de l’orge. En plus, la diversité semble prévenir les maladies.

Les frères agriculteurs font le pari que les prix de vente élevés générés par leurs cultures bios leur permettront de financer l’expansion rapide de leur ferme.

” J’ai commencé à remettre en question l’agriculture conventionnelle. On utilise des produits chimiques pour des cultures qu’on mange, alors que la plupart des gens refusent même d’en mettre dans le jardin où jouent leurs enfants. ”

– Travis Heide

L’éclosion des fermes biologiques

La culture bio à grande échelle est de plus en plus populaire au Canada.

En Saskatchewan, où est produit 35 % du bio canadien, l’industrie est en pleine transformation.

” Le visage du bio est en pleine mutation. Il y a eu une augmentation importante du nombre de producteurs et du nombre d’acres consacrés au bio “, constate Marla Carlson, directrice de SaskOrganics, l’organisme qui représente les producteurs bios dans cette province.

Elle affirme que la croissance du secteur bio incite de plus en plus de fermiers à faire la transition.

” Il y a dix ans, seuls les petits magasins spécialisés vendaient des aliments biologiques. Aujourd’hui, on en trouve dans tous les supermarchés. Les gens se soucient de plus en plus de la provenance de leur nourriture. ”

– Marla Carlson, directrice de SaskOrganics

Une épicerie biologique. PHOTO : RADIO-CANADA

En 2012, les ventes de produits bios au Canada s’élevaient à 3,5 milliards de dollars. Cinq ans plus tard, ce chiffre avait presque doublé.

Mais les défis de la production bio à grande échelle sont nombreux.

Les mauvaises herbes, la météo et les insectes ravageurs

Au début du mois de juin dernier, nous sommes retournés chez les frères Heide. Les plants commençaient à sortir du sol, ainsi que les mauvaises herbes.

” Le contrôle des mauvaises herbes est notre plus grand défi, car nous manquons d’outils pour les éliminer à grande échelle. ”

– Garret Heide

Sans produits chimiques, les fermiers biologiques doivent trouver d’autres façons de limiter la prolifération des mauvaises herbes.

Opération de désherbage mécanique à la ferme Heide, en juin 2019. PHOTO : AUSTIN VENAAS

Les frères Heide pensent avoir trouvé l’une des solutions à ce problème : une houe rotative qu’ils utilisent pour arracher les mauvaises herbes sans pour autant nuire aux récoltes.

Garret Heide décrit son fonctionnement :  “Les dents de la houe pénètrent dans le sol et arrachent les mauvaises herbes par la racine. Les plants de lentille ou de blé sont plus solides et résistent parfaitement à un tel traitement. Nous avons observé une diminution de 60 % des mauvaises herbes, ce qui est considérable. “

La saison agricole 2019 apportera d’autres défis.

Un début d’été très sec a favorisé la propagation de l’altise, un petit insecte coléoptère. Les champs de canola des Heide sont ravagés.

Une altise sur un plant de canola, en juin 2019. PHOTO : RADIO-CANADA / RON BOILEAU

Sans produits chimiques, les Heide n’ont qu’un seul recours : semer du canola de nouveau en juin, dans l’espoir que de nouvelles plantes remplaceront celles détruites par l’insecte.

Des rendements inférieurs

Après la sécheresse viennent des précipitations abondantes au mauvais moment. Des pluies record s’abattent sur certaines régions des Prairies à la fin de l’été.

Les frères Heide devront attendre la mi-septembre pour que les champs soient assez secs et permettent ainsi de procéder aux récoltes.

Les rendements de certaines cultures, comme le blé, sont bons. Mais ailleurs, c’est une autre histoire.

Un champ de canola et de pois jaunes de la ferme Heide, envahi de mauvaises herbes. PHOTO : RADIO-CANADA / RON BOILEAU

Les champs de canola et de pois jaunes ont été envahis de mauvaises herbes, qui ont poussé en abondance en raison du sol humide.

Le désherbage mécanique n’a pas été possible dans ces champs.

” Au printemps, mentionne Travis Heide, le canola est une plante chétive qui manque de vigueur. Le désherbage mécanique l’abîmerait. Pour le moment, on ignore l’impact précis des mauvaises herbes sur le rendement du canola, mais on pense quand même faire du profit, car les aliments bios se vendent plus cher. “

Il pense changer de stratégie en 2020 : labourer ses champs avant de semer, par exemple, pour réduire les mauvaises herbes.

La ferme Heide attire des regards

La culture bio à grande échelle n’en est qu’à ses balbutiements.

Mais la ferme Heide fait bien des curieux et attire l’attention des sociétés agroalimentaires, qui font beaucoup de profit avec la vente des intrants aux fermiers.

” Je représente une vraie menace pour l’agriculture conventionnelle et les sociétés agroalimentaires. Tout le monde a le regard tourné vers nous pour voir ce qui va se passer. ”

– Travis Heide

Même les autres fermiers biologiques se posent des questions : quel impact, par exemple, une production à si grande échelle aura-t-elle sur les prix des cultures bios?

” C’est la principale inquiétude des producteurs biologiques. Cultiver sur de plus grandes surfaces aura forcément un impact sur les prix “, indique Marla Carlson, directrice de SaskOrganics.

Selon elle, si la demande pour les produits biologiques continue d’augmenter rapidement, il faudra que la production s’y adapte. Beaucoup de gens sont attirés par le bio et, si on continue à développer ce marché, il faudra assurément produire plus.

Travis Heide, de son côté, voit grand.

Il compte lancer à la fin 2019 sa propre marque de commerce afin de vendre ses produits bios directement sur les étalages des supermarchés. Une mesure qui, selon lui, permettra de répondre à l’une des préoccupations les plus importantes des consommateurs : la traçabilité de la nourriture.

Source : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1415726/ferme-heide-bio-expansion-saskatchewan

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.